Les Bordeaux Primeurs 2018 : le point de vue de Thomas Mauss

Comme indiqué en commentaire du billet précédent, c’est maintenant mon fils Thomas lequel, avec son DUAD et sa longue expérience au GJE et au VDEWS, et après plusieurs années où il a parcouru les dégustations « primeurs » (depuis 2013), vient ici avec son propre compte rendu.

Compte rendu de trois jours de primeurs 2018
Si certains premiers bruits à Bordeaux évoquaient LE millésime des années 2000, les gens avec qui j’ai échangé ces derniers jours, qu’ils soient consultants, négociants ou courtiers, se rangeaient tous au même avis: c’est très bon, mais ce n’est pas 2016. Il y avait finalement un large consensus là-dessus, alors que je pensais ramer à contre courant en défendant cette idée rapidement.

Un très bon millésime de rouge donc, généreux, suave, frais malgré des taux d’alcool élevés qu’on ne sent pas du tout gustativement. Hétérogène également, surtout sur certains secteurs comme Pomerol, Margaux et Pessac-Léognan, qui sont pour moi les trois appellations (parmi les plus connues) à faire le yoyo entre les propriétés. D’un point de vue très général, je donnerai l’avantage à la rive droite, dans le sens où elle me semble globalement plus gâtée. J’ai gouté d’excellents vins en rive gauche, mais moins qu’en rive droite. Il est cependant important de noter que désormais tous les grands rive gauche ne se laissent goûter qu’au château, et j’en ai par conséquent gouté très peu. Pas de premiers médocains, pas de Pichon Baron ni de Las Cases, Pontet Canet, Montrose, Palmer ou Ducru Beaucaillou pour bibi. Il en reste beaucoup, mais pas pour avoir une idée de l’excellence…Il en va de même pour les grands Pomerol, pas de Petrus ou Lafleur, ni Hosana, Trotanoy, L’Evangile, Eglise Clinet…
Est-ce le fait de cette dilution des flux, chaque année plus importante, avec une multiplicité effarante des endroits où on peut déguster, mais force est de constater qu’on a déjà vu plus de monde à Bordeaux pour une campagne primeur

Quelques commentaires sur des vins qui m’ont marqué:

Commençons par le plus marquant: Vieux Château Certan (VCC). Mazette, quel jus! J’ai mis beaucoup de temps avant de le recracher, ce vin m’a provoqué quelque chose d’exceptionnel: j’ai compris ce que pouvait être un 100/100. Ce vin était parfait, dans un monde idéal, je ne voudrais rien lui retirer, rien lui ajouter, il est majestueux. User 18 superlatifs ne suffirait pas et serait lourdingue. Si fin mais si intense, une énergie fabuleuse qui assure une grande dynamique au vin mais le tout avec calme et grande sérénité. Les arômes fruités et floraux sont géniaux de précision, d’intensité et de délicatesse. Et le vigneron qui rajoute « je n’y suis pour rien », on y est, c’est magique. J’ai eu la chance de le goûter régulièrement en primeur, si c’est toujours une référence, je ne l’ai jamais gouté à ce niveau là de raffinement et d’extase.

Poujeaux : Je n’ai jamais gouté un Moulis de ce niveau, et au final, il n’a plus grand chose d’un Moulis. Situé au milieu de (bons) Pessac, il était tout à fait à son aise. Le vin est complet, sans le côté austère de l’appellation, il est fruité, délié, intense, gourmand même! L’effet Derenoncourt, il faut le dire…

Dans la catégorie Saint-Émilion d’un grand raffinement, Canon occupe une place de choix, le vin est d’une grande douceur, supra-élégant, vibrant, presque fragile mais ce n’est qu’une impression. Le meilleur vin gouté sur l’appellation par bibi.

Clos Fourtet et le nouveau petit frère Les Grandes Murailles jouent la même partition à un et deux niveaux en-dessous, mais attention, ce sont de grands vins d’un ultime raffinement également.

Un « petit domaine » qui depuis des années sort des jus délicieux et gourmands, c’est Jean Faux. On a changé de division, mais voila des petits canons qui sont en fait des vins à considérer avec sérieux. En rouge comme en blanc, on a une gourmandise, un éclat du fruit, c’est absolument remarquable en régularité et en qualité, pour des prix sympas. La conversion en biodynamie a apporté beaucoup d’éclat aux fruits depuis quelques années, c’est indéniable. C’est du grand miam.

Un vin que j’aime bien, et qui a sorti le meilleur primeur que j’ai jamais gouté, c’est Fleur Cardinale. Je l’apprécie pour sa gourmandise, son ampleur, son côté je vous offre beaucoup de plaisir sans trop de prise de tête. C’est un vin en général un peu joufflu, et cette année, il a beaucoup gagné en finesse, en précision, en éclat. Très beau et gouté 3 fois.

Clos du Marquis jouit d’une très belle réputation, mais, pardon, c’est un vin qui ne m’a jamais séduit les quelques fois où je l’ai rencontré. Genre de médoc complet mais vraiment austère, classique, trop classique. Boring. Et bien cette année, c’est une grande bouteille qui se montre en primeurs. Voila le cabernet sauvignon idéalement mûr, serré mais avec une trame magnifique et un côté juteux. Il va être à attendre, il faudra de la patience, mais il est terriblement bien né.

On ne parle pas assez également du Château Haut-Nouchet, un Pessac voisin de Latour Martillac qui est exemplaire dans la régularité et la qualité. Ce n’est pas grand, mais qu’est ce que c’est bon…Le prix reflète le niveau, c’est à dire meilleur que bien des CC de Pessac. Plus les années passent, moins il a à envier à son voisin. C’est du solide, et dans les deux couleurs.

J’ai eu du mal à départager, côte à côte, Pichon Comtesse et Grand Puy Lacoste…le premier est d’un raffinement extrême, presque trop, les tanins sont ultra polis, c’est fin, ça glisse, c’est de la soie et ça vibre…GPL n’a rien à voir, lui, il envoie, beaucoup de mâche mais beaucoup de fraîcheur, un vin tout à fait complet, full bodied, imposant, mais aux goûts tellement précis et avec une vraie palette aromatique de Pauillac, sur le cassis, déjà une petite touche de havane, et une grande profondeur…j’ai adoré les deux, qui n’avaient rien à voir, et que je n’ai pas su départager.

Les vins d’Ausone, que je mets, à chaque fois que j’ai la chance de les gouter, au sommet de l’appellation, présentait à mon sens un profil très 2009: très ronds, gourmands, suaves et non dénués de profondeur, mais un léger manque de trame pour guider le jus sur la langue, et le faire monter au firmament. La Clotte avait cette trame et m’est apparu remarquable.

Dans le match habituel qui réunit Haut-Brion et Mission Haut-Brion, l’écart de niveau a semblé plus important cette année. Mission a offert un vin complet, solide sur son socle, mais qui le jour J était comme renfrogné, compact, serré, refusant de se livrer vraiment, et le plaisir était bridé, là ou Bahans Haut-Brion récoltait la palme du « celui-là, j’ai envie de le boire ce soir ». Ceci-dit, il faudra revoir Mission qui présentait un profil tout à fait complet et armé pour traverser les âges, à l’image du 2000 lequel, j’imagine, ne devait pas être ultra séduisant en primeurs, mais défie encore l’éternité.

Enfin on sort des Bordeaux, mais une grosse surprise, et nous étions 6 à déguster, sont les vins rhodaniens de Bernard Magrez. Si la cuvée haut de gamme Châteauneuf du Pape présentait un élevage appuyé et qui demandait à se fondre, les trois vins plus modestes, un côtes du Rhône et deux côtes du Rhône village étaient d’une gourmandise, d’une finesse, d’une légèreté qui va complétement à l’encontre des préjugés que l’on peut avoir sur le propriétaire. Des petits bonbons!

Déguster à l’aveugle me parait très peu pertinent en primeur, car qui a un peu l’habitude de ces campagnes sait qu’il y a souvent de la variabilité entre les échantillons. De même les vins évoluent vite, et certains échantillons, tirés 3 jours avant la dégustation, ne présentent pas le même visage que le « même » vin tiré le matin même. N’ayant pu les gouter qu’une fois, je ne pense pas que les échantillons tastés de Calon-Ségur, Haut Bailly et Figeac étaient très représentatifs. Le Calon gouté n’était pas du tout grandiose alors que le Marquis de Calon présenté était lui d’un grand régal. Haut Bailly et Figeac étaient trop sur le « jus de viande » et presque maigrelet pour les imaginer être vraiment représentatifs…je prends donc la décision de ne pas les noter me basant sur mon expérience des primeurs et de ces propriétés.

Dans un autre genre, j’ai gouté 3 fois Pavie Macquin, il était deux fois en dedans et une fois majestueux…je « moyennise » et ne peux pas me baser uniquement sur l’échantillon glorieux.

NOTES SUR 5

5 Vieux Château Certan (+)

4,5
Canon (+)
Ausone
Cheval Blanc
Grand Puy Lacoste
Haut Brion rouge
Larcis Ducasse
Pichon Comtesse
4,25
Clos Fourtet (+)
Pape Clément rouge (+)
Petit Cheval (+)
Beauséjour Héritiers Duffau-Lagarrosse
Chapelle d’Ausone
Feytit Clinet
La Clotte
La Gaffelière
Léoville Barton
Léoville Poyferré
Les Carmes HB
Les Grandes Murailles
4
Chevalier rouge (+)
Clos du Marquis (+)
Cos d’Estournel (+)
Quinot l’Enclos (+)
Saint Pierre (+)
Branaire Ducru
Clarence de HB
Domaine de l’A
Fleur Cardinale
La Clémence
La Conseillante
La Mission Haut-Brion (LMHB)
Pedesclaux
Poujeaux
Rouget
Talbot
3,75
Chevalier blanc (+)
Clerc Milon (+)
Haut Carles (+)
L’Extravagant (+)
La Couspaude (+)
Latour Martillac blanc (+)
Le Gay (+)
Marquis de Calon (+)
Pape Clément blanc (+)
Réserve de la Comtesse (+)
Troplong Mondot (+)
Beychevelle
Cantenac Brown
Couhins blanc
De Pressac
Doisy Daene
Grand Puy Ducasse
Haut Brion blanc
Issan
Jean Faure
La Mondotte
Larrivet Haut-Brion
Latour Martillac rouge
Lucullus de Hostens Picant
Lynch Moussas
Malescot St Éxupéry
Moulin Saint Georges
Pavie Macquin
Rauzan Segla
Smith Haut-Lafitte
3,5
Couhins (+)
Esprit de Chevalier blanc (+)
Haut Nouchet blanc (+)
Jean Faux Radegonde (+)
Jean Faux Radegonde blanc (+)
Langoa (+)
Lascombes (+)
Les Cruzelles (+)
Meyney (+)
Moulin Haut Laroque (+)
Phélan Ségur (+)
Siran (+)
Beauséjour Bécot
Capbern
Carbonnieux rouge
Côte du Rhône Prélat de Bernard Magrez
Châteauneuf du Pape Clément V
D’Agassac
D’Armailhac
De Carles
Gazin
La Chapelle de Mission Haut-Brion
La Prade
Le Bordeaux de Bernard Magrez
La Mission Haut-Brion blanc
Montlandrie
Reignac
Saintayme

3 commentaires sur “Les Bordeaux Primeurs 2018 : le point de vue de Thomas Mauss

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  1. Je suis d’accord avec beaucoup de choses de ton papier. L’année prochaine j’essaie de te grouper avec moi pour les dégustes, comme ça tu feras de la propriété aussi. T’aurais par exemple été content je pense d’aller à Lafleur… 😉

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  2. J’ai pu y aller les deux dernières années à Lafleur, et oui, cela m’a beaucoup manqué cette année! Lafleur 2016 et ce VCC 2018 sont les plus grands primeurs que j’ai pu gouter.

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  3. Suite aux commentaires de Thomas, deux propriétés ont souhaité qu’il ait une « seconde lecture ». Ce qui fut fait. Et cela montre à quel point, en fonction des dates et des échantillons, on peut avoir pendant les primeurs des opinions diverses sur le même vin. C’est d’ailleurs dans cet esprit que les meilleurs professionnels souhaitent des deuxièmes ou même troisièmes dégustations.
    Voici donc les notes de Thomas suite à cette « seconde lecture ».

    Suite à mes remarques lors de mon « rapport », ces deux propriétés ont tenu à me recevoir pour une contre-visite. Pour rappel, j’avais indiqué que les échantillons goutés (chez un négociant et non pas à la propriété) ne me semblaient pas représentatifs de ce qu’offraient habituellement ces domaines.

    ============

    Trois vins proposés à Haut-Bailly:

    Château le Pape

    Nez causant et éclatant, sur des notes de fruits noirs frais et des flagrances sucrées (type usine de gâteau le chat botté entre Haut-Brion et Pape Clément) provenant de la barrique.
    La bouche est ferme et charnue, belle structure tannique qui porte le vin jusqu’à la finale. Ce n’est en l’état pas très complexe mais bien réalisé et le vin offre un profil assez complet, qui devrait évoluer avec bonheur pendant 10/15 ans. La finale est assez longue, toute petite chaleur en finale. Un vin sérieux et solide. 3,5

    Haut Bailly II (qui remplace La Parde)

    Le nez propose d’avantage de fraîcheur, il est précis et séduisant, sur les fruits noirs, du menthol, le côté graphite qui signe la provenance d’un beau terroir et une légère note de feuille de cassis.
    La bouche est déliée, élégante, les tanins sont polis et roulent en toute facilité sur le palais. La finesse et la profondeur sont supérieures, le volume est un peu inférieur au Pape. Un vin plus raffiné mais un peu moins solides sur ses appuis. 3,5+

    Haut Bailly

    On change de dimension. Le nez est très intense et déjà complexe, très profond, sur des notes de fruits noirs, d’épices douces, déjà un léger fumé, une note de graphite.
    Le vin est concentré, plein avec beaucoup de mâche tout en restant élégant. Les tanins sont d’une qualité superlative, ronds et fermes. Le vin présente un des profils les plus complets croisés lors de cette campagne, il rassemble les deux rives dans une synthèse très bien réussie, avec le charme et la rondeur du merlot et la profondeur et la trame des cabernets sauvignons.
    Un vin taillé pour des décennies qu’il faudra sagement attendre. 4,25 +

    Château Figeac

    Pas moins de 7 tentatives d’assemblages ont été nécessaires pour décider du rendu final, qui comprend un pourcentage plus important que d’habitude de cabernet franc (30%, 37% de Merlot et 33% de CS).
    Le nez est frais et précis, sur des fruits noirs mais également rouges, avec une petite note groseille qui vivifie l’ensemble.
    La bouche attaque sur un volume ample, se resserre un peu dans un milieu de bouche très cabernet franc et reprend de l’ampleur en finale. Elle est pleine, charnue et énergique.
    Les fruits sont frais, croquants, note sur la crème de cassis, discrètes nuances florales, un grillé/torréfié juste et élégant, légère note eucalyptus en finale qui rafraichit l’ensemble. Très beau vin.
    4,25

    Thomas Mauss

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