Le Temps et le Vin

Le dernier n° de THE WORLD OF FINE WINE (n° 60) a en couverture (ci-dessus by Dan Murrell© : Homo Imbibens; based on Rudolph Zallinger’s “The Road to Homo Sapiens” in Early Man (Time Life Books, 1965)) la notion du temps… qui est le thème majeur de notre dixième édition du Villa d’Este Wine Symposium (VDEWS). Heureuse coïncidence, tant ce thème du TEMPS est fascinant lorsqu’on l’applique à l’agriculture, plus spécifiquement à la culture de la vigne, notre sujet de coeur.

Andrew Jefford, de la page 133 à 143 présente les analyses de Patrick McGovern qu’il résume en ces mots :

« [The] man is Homo Imbibens, driven by biological, social and religious imperatives to consume alcohol, and that this relationship with alcohol is a key to « understanding the development of our species and its cultures ». »

Voilà dix pages du TWFW qu’il faut impérativement lire pour bien comprendre à quel point l’histoire des civilisations ne peut tout simplement pas ne pas tenir compte, dans ses développements au cours des siècles, du rôle de la vigne dans sa construction de nos sociétés occidentales et méditerranéennes.

Jean-Robert Pitte nous avait déjà régalé lors d’une édition précédente du VDEWS du rôle du vin dans l’histoire des religions. Il sera un de nos conférenciers cette année, traitant du temps présent. Et Etienne Klein, à la fois physicien et écrivain, fasciné par le temps qui ne peut aller que dans une direction (?) nous a également donné quelques pistes de réflexion lors d’un séminaire qui requerrait toute notre attention ! Il sera des nôtres… pour évoquer les chemins du futur !

En fait, pour notre dixième anniversaire, je souhaitais que la ligne majeure soit autour de cette notion de temps… tant il est vrai que l’agriculture, section « vignobles » est une activité économique totalement dépendante d’un facteur externe : le temps… dans toutes les acceptations du mot ! Quand vous fabriquez des voitures, des immeubles, des ordinateurs, des téléphones, vous êtes quelque part maître de tous les composants. Vous n’avez pas un agent d’ailleurs qui vient contrarier vos plans. L’ingéniosité humaine peut jouer à plein et s’il y a des barrières sur la route de la réussite, financières, techniques, juridiques ou autres, que sais-je, quelque part, l’entrepreneur peut trouver des solutions.

Un vigneron, la seule chose qu’il vous dira d’autant plus qu’il aura des dizaines de millésimes à vous conter, c’est que la modestie face à la nature est, finalement, la clé de tout. Il y a quelques vignerons européens ayant plus de 50 millésimes à leur actif : écoutez les ! Ce lien si étroit, parfois si frustrant avec la nature, du cépage à la vinification, n’est qu’une infime parcelle de vie dans la construction d’un vignoble. Et alors, avec cette incertitude du temps comme composante inéluctable d’un vin, quel bonheur d’entendre un vigneron s’émerveiller, après quelques décennies, de l’évolution de ses crus alors même qu’au départ, c’était plutôt bof-bof. Juste un exemple : le millésime 1956 au Domaine de la Romanée-Conti.

S’il est bien une activité humaine où on prend soin d’écouter les anciens y compris les Virgile grecs ou romains, de consulter les archives des ordres monastiques, de ne pas s’arrêter aux simples discours des grands-parents, c’est bien la profession de vigneron. On se transmet de génération en génération des souvenirs de vie qui peuvent toujours servir au présent. Voir comment un Charles Rousseau évoque Armand Rousseau, comment il apprend la vigne à son fils Eric lui-même éduquant sa fille Cyrielle : cela a toujours été et sera toujours sur une base fondamentale : l’acceptation de la nature qui n’a aucun sentiment humain et dont la force sera toujours supérieure à l’ingéniosité humaine. Cela, ces grands vignerons ayant quelques décennies de vendanges derrière eux, ceux-là le savent mieux que quiconque.

On aura ainsi au VDEWS David Lordkipanidze, un géorgien anthropologue et archéologue, une sommité internationale, qui nous contera l’histoire du vin sur 6000 ans en Géorgie (le pays à l’honneur cette année au VDEWS), le berceau de la civilisation du vin.

David.jpgDavid Lordkipanidze

L’Europe est en pleine incertitude. Maastrich, Dublin, Lisbonne ont été des étapes – disons le franchement – loupées. La règle de l’unanimité comme ce principe stupide de précaution introduit bêtement dans la constitution française, tout cela aurait dû générer des réactions d’intelligence qu’on a pas tellement vu émerger ici ou là. Une fin lente et crépusculaire de la civilisation occidentale qui s’est réduite trop vite dans l’économique au détriment du respect de l’autre ? Que dire d’un pays, la France, où le vin a pris toutes ses lettres de noblesse dans 2000 ans d’histoire, qui s’acharne avec une bêtise affolante à diaboliser le vin et à vouloir tout régenter de nos vies ? D’où viendra la réaction ? Nos voisins italiens ou espagnols, helvètes ou teutons, même belges et anglais se désolent devant tant d’inepties.

Le combat va être dur, long et aura besoin d’avocats de premier ordre. Mais c’est clair : il va falloir faire quelque chose, mettre en place une instance qui sera écoutée, véritablement européenne avant tout, et laquelle ne basera pas son argumentaire sur de simples critères économiques, lesquels seraient battus en brèche, et avec raison. Cela devra être construit sur les principes vilipendés de l’éducation-formation et de la responsabilité individuelle laquelle n’a point besoin, systématiquement, qu’on lui mette des limites qui seraient justifiées par « l’intelligence » de certains vis à vis de la « masse » à diriger !

Mes lecteurs connaissent mon rêve… pour lequel il faudra attendre au moins 2 nouvelles générations pour qu’il puisse revenir d’actualité : créer avec les six nations à l’origine de la CEE une véritable Fédération (ou Confédération) à laquelle les autres pays européens pourraient s’allier d’abord sur un plan économique et culturel avant d’aller plus loin.

Je ne serai plus là, mais, les jeunes qui me lisent : mettez un signe sur cette page !

CHAPITRE 2

On ne peut pas évoquer les mystères du temps dans son imbrication avec la culture de la vigne depuis des millénaires sans disserter sur le temps de vie de quelques grands vins. Oh, attention : surtout pas de généralités, sachant bien que 99 % des vins sont conçus pour être bus endéans une période de 10 à 20 ans. Mais il reste ce 1 % fascinant, ce grand mystère de la durée d’un cru capable, le coquin, de vous donner très régulièrement quelques nouvelles de son évolution prenant des aspects allant de l’insolite au spectaculaire. Regardez la photo suivante : un Latour 1938 ! Bon : à l’époque, le sieur Engerer n’était pas né, et les gérants, les vignerons de cette propriété n’appliquaient point quelques principes marketing, tout simplement parce que, ce qu’ils voulaient réaliser, c’était un vin à la hauteur d’un terroir qui était déjà reconnu comme exceptionnel.

e0a5bb7b-d10b-4131-baa5-5df807ca6d2e 2.jpgMerci à Laurent qui a pu trouver ce joyau (regardez le niveau !) pour un couple d’amis souhaitant honorer un parent du même âge.

Oui, je sais, François Audouze va vous dire qu’il est bien jeune; qu’il y a des millésimes du XIXème siècle tout aussi gaillards, qu’il a même dégusté des vins du XVIIIème siècle.

Ce qu’il faut dire quand on déguste de tels crus pour lesquels le « pop » discret du bouchon qu’on extrait (avec un bi-lames : c’est mieux), c’est créer une sorte d’une double résurrection : d’abord celle du vin lequel, d’un seul coup, rencontre l’oxygène, un verre, le nez et le palais d’amateurs privilégiés. Ensuite, s’il s’agit d’hommes bons, ils n’oublieront jamais d’évoquer le vigneron qui a conçu ce millésime avec en couple fusionnel, une nature qui avait en cette année 1938, des caractéristiques singulières. Manquer cet hommage à l’homme d’un autre temps, c’est simplement être vulgaire. Point.

C’est un peu jésuite, mais on va lancer Klein sur cet aspect un peu unique du vin : il nous permet une « marche arrière » vers un produit vivant – certes parfois proche d’une mort rapide – pour laquelle Einstein nous aurait concocté une docte sagesse en phase avec une note d’un grand physicien, pianiste de haut niveau :

« La musique apporte des réponses, sans que l’on sache quelle est la question ».

Merci Monsieur Thibault Damour pour cette si belle pensée : on me pardonnera, j’espère, de l’appliquer au vin :

« Le vin apporte des réponses, sans que l’on sache quelle est la question. »

Chacun aura compris qu’à 72 balais on se permet des fantaisies d’écriture pour lesquelles même Pivot, grand gouleyeur devant l’Éternel, saura m’accorder une absolution bien chrétienne sans grosse pénitence !

🙂

Un commentaire

  1. « Le seuil de tolérance de ses rédacteurs ayant été atteint, la Direction demande à ses aimables lecteurs de n’utiliser qu’en cas d’absolue nécessité les mots : « minéral, tendu, fruité, réduit, alcooleux ainsi que les verbes : « aimer, douter, charger. »

    Merci Sempé 🙂

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