« A Bordeaux on respecte le vin; en Bourgogne on aime le vin. »

De facto, naturellement, les esprits critiques me diront qu’en Bourgogne il y a des « bordelais » et qu’en Bordeaux il y a des « bourguignons ». Je les rassure : 100 % d’accord.

Mais maintenant que la mesure a été évoquée, à partir de quoi, de qui, peut-on ainsi asséner une phrase aussi lapidaire ? Des faits.

Notre dernier voyage à Beaune et ses villages du nord et du sud, est comme chaque année un exemple concret de cette différence majeure existant entre l’accueil de l’amateur dans chacune de ces régions. On peut d’ailleurs facilement joindre à la Bourgogne des régions comme l’Allemagne de la Mosel et du Rhin, le Piémont italien et la Wachau autrichienne.

Mettons quand même dans ce billet une note d’honnêteté. Pas facile, je le conçois, mais il le faut.

Ainsi, en bordelais, n’importe quel quidam peut avoir accès à Château Margaux, à Pichon Baron ou à Pape-Clément. Certes, souvent il devra verser une obole que ce soit pour y entrer et/ou déguster un des derniers millésimes. Dans les « petites » propriétés (là, je parle en taille) de grand renom ce sera déjà bien plus difficile. Il faut montrer patte blanche pour une visite de Cheval-Blanc ou de Petrus.

Mais Bordeaux est quand même le vignoble où les propriétés reconnues s’étalent sur plusieurs dizaines d’hectares lesquels, lorsqu’ils sont classés, sont une source respectable de solides et bons revenus. Pas en bitcoins : faudrait pas pousser dans l’aventure 🙂

En Bourgogne, les domaines de plus de 25 hectares sont déjà un peu le sommet de la pyramide, seules les historiques Maisons de Négoce ayant eu la capacité dans le temps d’acquérir de multiples parcelles, que ce soit en AOC Villages ou en Premier ou Grand Cru. Les noms reconnus : Jadot, Prieur, Bouchard, Drouhin, Faiveley, Latour.

Bref : chacun conçoit qu’organiser une visite en Bourgogne peut être plus compliqué et difficile qu’une visite en Bordeaux. On parle là de propriétés ± égales en réputation.

Ceci dit, c’est à partir de ce constat que les choses changent !

Une visite en bordelais – désormais de plus en plus payante – sera classique avec visite de la cuverie et des chais; parfois des terres immédiates entourant le château. Il y aura un personnel à la hauteur, pratiquant l’english de base, et sachant toujours vanter les spécificités « supérieures » de la propriété sans oublier une présentation historique des propriétaires. Vous aurez droit ensuite à un passage dans la salle de dégustation, particulièrement bien agencée comme à Léoville Poyferré ou à Branaire-Ducru (photo ci-dessous) où on vous servira dans un verre de qualité (le millésime de la dernière mise, le « second » vin et, si vous êtes un tant soit peu VIP, une bouteille d’un millésime plus ancien…)  mais sans jamais tomber dans l’extravagance bourguignonne qu’on va évoquer plus loin.

Branaire.jpg

Bref: en bordelais, vous aurez droit à une visite très professionnelle avec l’inconvénient qu’elle peut être assez neutre alors même que le vin doit rester un sujet de passion. Mais bon, faut pas trop en demander !

En Bourgogne, alors même qu’il est quasi impossible de se trouver une petite place dans les listes des allocataires, vous pouvez quand même être reçu à l’ancienne. C’est à dire par le vigneron lui-même, sans chichi, souvent en bleu de travail et le simple examen de ses mains montre qu’il a toujours un peu de sa terre sous ses ongles. Un signe qui ne trompe pas. Ci-dessous chez un tout grand du Beaujolais (qui fait partie, ne l’oublions jamais, de la Bourgogne) :

Daniel-Bouland.jpgDaniel Bouland par Armand Borlant ©

Bien sûr, et comme partout dans le monde, on commence une visite par la cuverie suivie d’un parcours dans les caves où dorment généralement deux millésimes en élevage. Je ne vous raconte pas la simplicité type XIXème siècle, inoubliable, de la cuverie du plus beau Domaine viticole de Bourgogne : un sommet en son genre ! Qui laissera le voyageur bordelais bouche-bée ! Et chez les Coche-Dury ou chez Mugnier, que du classique en bon chêne français.

Mais la grande différence entre Bordeaux et Bourgogne – et c’est là le coeur de ce billet – c’est l’insensée capacité des grands bourguignons – alors même qu’ils n’ont rien à vendre, j’insiste – à vous faire déguster multiples crus et multiples millésimes. Il n’est pas rare, là encore chez les plus grands, de « descendre » au siècle dernier pour un entretien, pour une belle lecture, avec quelques Premiers et Grands Crus de référence ! On n’ose calculer à quel point cette générosité représente souvent une somme plus qu’appréciable. Alors même que ce sont des bouteilles rares, car on est bien loin des stocks impressionnants dormant dans les caves bordelaises !

Qu’on ne vienne pas me dire qu’à Bordeaux ces stocks de vieux millésimes n’existent pas. Chacun a en tête des visites où on arrive à voir des caves sombres et bien gardées avec des rayons chargés en veux tu, en voilà !

Bon : ne rêvons pas ! On ne va pas demander aux châtelains la même générosité naturelle qu’on trouve si souvent – pas toujours – en Bourgogne, mais quand même : ne pourraient-ils point organiser une ou deux fois par an, quitte à ce que cela soit payant, des soirées où ils proposeraient à des amateurs comme à des professionnels, une superbe verticale allant jusqu’aux années 40 et même avant ? Et, soyons fou, pourquoi ne pas associer ces journées de référence à une oeuvre de charité ?

Vous voulez un exemple ? Voilà : du temps de sa direction chez Bouchard – et on me dit que c’est encore d’actualité avec le nouveau PDGBernard Hervet invitait une belle trentaine de personnalités pour ce type de soirée d’anthologie. Une preuve ci-dessous des crus offerts à ces occasions : BouchardDétail

Vins.jpg

Oui : vous ne rêvez point ! Et de tels dîners, comme acteurs du GJE, nous en avons connu plusieurs avec Michel Bettane et l’indispensable spécialiste des vieilles années, François Audouze lui-même ! 🙂

Allez, amis bordelais ! Avec votre puissance de feu, et en pensant toujours à cette pente anti-bashing à remonter, offrez nous de tels moments où, chaque année, et pour une oeuvre de charité, les classés organiseront des soirées d’où sortiront de caves historiques des millésimes qui n’attendent que le grand jour, moment d’offrir à des amateurs et des professionnels, le fruit du travail de générations n’ayant point connu l’osmose inverse ou je ne sais quel table de tri électronique ! Quel plus bel honneur pour ces vignerons du XXème siècle que de se faire connaître avec respect via leurs crus allant du simplement bon au sublime ?

Si la Bourgogne est capable de tels moments, chacun a bien compris que cela concourt à sa réputation. Ce sont des madres, nos amis bourguignons. Certes, ils ne portent pas de costumes trois pièces avec des chaussures Berluti bien cirées, mais dieu ! Le vin, c’est quand même quelque chose qui mérite le grandiose, le généreux, l’inoubliable !

Fan de zou ! À un moment où quelque turpitude ministérielle se tire des balles dans les deux pieds, il n’est que temps de réagir avec force, élégance, enthousiasme, et communication de choix.

Mine de rien, bu hier soir un La Fleur-Petrus 2001 qui imposait le respect. Et ce midi un cru de la Maison Juillot qui en avait encore sous le pied et sans aucune trace d’oxydation.

IMG_6045.jpg

Quand on vous dit qu’on n’est poins sectaire : juste un peu d’exigence pour que le vin garde son côté passion et ne devienne pas un quelconque bien économique servant uniquement à avoir un compte positif chez Lanvin ou Hugo Boss 🙂

 

3 commentaires

  1. Jean-Maria Amat qui nous connaît bien sait parfaitement à quel point je reste lucide sur les gens d’ici et ceux de là-bas.
    Ne jamais oublier que nous fûmes quelques uns de ses admirateurs à boycotter son restaurant quand il dût le quitter (je parle là de celui de Bouliac) histoire de rappeler que sa cuisine était plus que top.
    Certes, on peut parler de marronnier, en tout cas sur mon blog, mais ce marronnier a des saisons. Chiche que vous me trouviez laquelle 🙂
    Que la vie vous soit douce !

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