Quelques réflexions suite à la vente du Clos de Tart au Groupe Pinault

S’il est évident pour tous les amateurs de la Bourgogne que ce Grand Cru fait partie des références incontestées de la Côte de Nuits, si chacun s’accorde à reconnaître que le travail mené par Sylvain Pitiot a placé ce Clos de Tart parmi les noms les plus recherchés à l’intérieur de la catégorie « Grand Cru », la vente de ces 7,53 hectares au Groupe Pinault pour très probablement une somme supérieure à € 200M, cela pose quelques questions économiques.

Pitiot.jpgSylvain Pitiot, qui a « fait » le Clos de Tart et son successeur Jacques Devauges

Quelques chiffres à associer permettent de chercher où se trouve la rentabilité d’un tel investissement :

7,53 hectares peuvent donner, bon an-mal an, entre 25.000 et 30.000 bouteilles étiquettées « Clos de Tart ».

En restant raisonnable et en comptant la nourriture du chien de la concierge, on peut évaluer le coût de production d’une bouteille à € 80. Je sais, je sais : c’est très généreux.

En partant du principe que géré par l’ombrageux (si, si !) Monsieur Engerer qui s’occupe des vignobles du Groupe Pinault, dont Château Latour, le Clos de Tart pourra naviguer, en prix de vente et selon les qualités du millésime entre € 500 et € 1.000 la bouteille (et là aussi, je suis très généreux), le schmilblick est de dire en quelle année l’investissement initial sera en voie d’amortissement. A vos calculettes… !

Il est donc évident que nous entrons dans une évolution du marché où seuls comptent l’égo de milliardaires ne sachant que faire de leurs sous et un besoin de protéger un capital pour des générations futures. Pas de souci pour la rentabilité à baser sur un investissement : laissons cela aux petites gens, à ceux qui sont encore contraints à appliquer plus ou moins des règles financières de base : celles qui font encore la loi dans tous les autres domaines, immobilier bordelais compris !

Certes de telles opérations ne peuvent se concevoir que pour quelques vignobles qui se comptent sur les doigts des deux mains. On a eu Bonneau du Martray, Clos des Lambrays, on a Clos de Tart : quels seront les suivants ?

A Bordeaux, on le sait : ce sera un grand nom de St Emilion. Les starting-blocs sont occupés !

Ce qui ne manque point : des milliardaires qui souhaitent associer à leur nom un vignoble de prestige et faire la nique à leurs coreligionnaires !

Ce qui manque le plus : des propriétés pouvant leur offrir ce statut unique comme l’a eu, du temps de Louis XV, le Prince de Conti versus La Pompadour !

C’est assez fascinant de constater que seul le Grand Vin a atteint ce niveau d’appétence où le sage calcul économique ne rentre plus en compte prioritairement. Oui, chacun sait qu’on ne peut déplacer un terroir, un climat historique d’un pays à un autre et que, par définition, sur une appellation de ce rang, on ne peut pas procéder à une multiplication des bouteilles comme aux noces de Cana des évangiles. Bref : il y a là une certaine garantie non écrite.

Mais ne l’oublions pas : les grands amateurs de la Bourgogne sont particulièrement sensibles aux noms attachés à la propriété des vignobles.

… ce qui est nullement le cas, par exemple, en bordelais…où on s’attache bien plus au nom, au classement du château.

Le Corton-Charlemagne de Bonneau du Martray saura t’il préserver la passion du cru qu’ont ses allocataires historiques ? Chacun respectait Monsieur Le Bault de la Mornière, une modestie incarnée et un homme respectueux de son terroir. Le nouveau propriétaire saura t’il garder cet esprit ou se contentera t’il de proposer ses bouteilles à un carnet d’adresses de fortunés moins sensibles à la passion qui anime ceux qui allaient chaque année au Domaine pour échanger avec son gérant ?

Va savoir, Charles…

Moi, je sais 🙂

S’il est vrai que localement il y a aussi quelques fortunes qui eussent pu acquérir le Clos de Tart, il faut se poser la question : pourquoi ne l’ont-elles point fait ? Et on ne manquera pas de rappeler qu’ainsi, à Bordeaux, la vente de Château Margaux a échappé à des locaux… alors même que le prix final était grosso modo la simple valeur des stocks ? Le coup de génie de Monsieur Mentzelopoulos qui a laissé parler son coeur.

Ils s’en mordent encore les doigts ces fortunes bordelaises historiques ! Et Monsieur Pinault, en rachetant Château Latour là encore à la barbe d’autres propriétaires bordelais a fait, in fine, une excellente affaire sinon la meilleure, avec Gucci, de tous ses investissements.

Bon : c’était aussi à une autre époque…

Mais là, en Bourgogne, qu’on me laisse penser qu’une certaine vue sur cette région par le monde des amateurs va fatalement changer. Probablement moins de passion pour ces Domaines passant à des mains « étrangères » et donc, pas sûr du tout qu’on puisse écrire plus tard la conjonction suivante :

achat d’un milliardaire à prix fou = montée fatale du prix de vente du vin = multiplication des acheteurs « nouveaux » = rentabilité sur capitaux investis avant la fin du siècle.

On va suivre ce qui se passe sur le Clos des Lambrays et sur Bonneau du Martray.

Et ce n’est point parce qu’au XIXème siècle la Bourgogne viticole appartenait à de grandes familles avec l’évolution qu’on connaît vers la multiplication de petits domaines familiaux (cette page d’histoire très bien expliquée ici et là par Michel Bettane, notamment à Villa d’Este), qu’on doit accepter aussi facilement un retour de quelques grandes fortunes aux appétits gargantuesques !

Moderato cantabile : mais de quoi je me mêle ?

NOTE POUR LES IRRÉDUCTIBLES CHÂTELAINS BORDELAIS

Le Figaro Magazine, qui vous aime tant eu égard aux belles pages de pub que vous permettent de payer vos propriétés imposantes, publie dans son n° du jour (27 ocotobre) page 130 à 158 une étude intéressante sur la notoriété basée sur l’utilisation du WEB.

Chapeau à l’équipe rédactionnelle qui a bien fait les choses, conduite par Stéphane Reynaud avec Catherine Deydier, Frédéric Durand-Bazin et la douce Gabrielle Vizzavona.

On ne peut pas ne pas citer le commentaire, à la fois sage et lucide, de Stéphane Derenoncourt, page 144 qui résume parfaitement l’état des lieux ainsi que l’entête de la page « Magrez » disant : « Mon roi, c’est l’amateur de vin » : une autre sommité qui a tout compris depuis des lustres.

Et alors que nous sommes en plein délire d’une orthographe voulant tout féminiser, un petit joyau de commentaire du bordelais le plus sympathique, Henri Duboscq (Château Haut-Marbuzet) :

« J’ai toujours eu de meilleurs résultats avec les jupes fendues qu’avec les douairières hautement corsetées ».

Un avocat parmi mes lecteurs pour m’assister contre quelques haineuses qui vont me citer en correctionnelle ?

Va savoir, Charles …

8 Comments

  1. La spéculation est tellement frénétique que le prix du vin du Clos de Tart montera (il l’a déjà fait) qu’il y ait transaction ou non, chère ou non. Le vrai problème est celui des successions des petites propriétés. Plus aucune famille ne pourra payer les droits de succession des propriétés de Bourgogne et de Champagne. Par exemple : 10 ha à 10 Mio l’hectare ça fait 100 Mio donc 45 Mio de droits de succession. Qui peut sortir de l’exploitation, même avec des lois dérogatoires et des accommodements de telles sommes ? Toutes ces propriétés familiales tomberont dans les mains de financiers, car les familles ne pourront pas les garder.
    Il faut alerter les pouvoirs publics sur la stupidité des droits de succession des propriétés viticoles si l’on prend la valeur du foncier.
    La bonne nouvelle c’est que l’acheteur est français. Il faut vite aller acheter des hectares dans les Ardennes. Jackpot assuré dans un siècle en y faisant des madères et du porto 🙂

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  2. Bonjour François et heureux de te lire ici !
    Oui, ton commentaire est d’une évidence criarde ! Il y manque peut-être le fait que les enfants de ces propriétés lorgnent plus sur ce qu’ils peuvent retirer de la vente des terres que sur le travail qu’exige la belle tenue d’une vigne !
    La question des règles de succession, qui avait fait l’objet d’un comparatif international lors d’une édition du VDEWS montra effectivement à quel point, en France, on aime se tirer des balles dans le pied !
    Il suffit de voir comment cette question est traitée en Allemagne – Ernst Loosen nous l’avait bien expliqué – pour constater que notre voisin a bien compris à quel point le vignoble doit connaître un traitement fiscal à part pour les questions de succession.
    Maintenant, en Bourgogne, on part dans l’inconnu tant cette région attache (attachait ?) les amateurs via une réelle passion pour ces petites propriétés familiales qu’on aime visiter régulièrement.
    Les grandes Maisons de négoce comme Bouchard, Jadot, Drouhin, Faiveley ont compris cette spécificité et ont fait un travail remarquable sur ce plan.
    Si Roederer n’a pas donné suite à l’étude de ce dossier « Clos de Tart », cela montre à l’évidence à quel point, même pour des entités qui ont des moyens financiers suffisants, de telles évaluations dépassent les lignes rouges de l’analyse économique, même imprégnée d’une cote d’amour qui n’existe dans aucune autre région viticole française.
    A nous, plus que jamais, de soutenir les bons « petits » comme un Borgeot ou un Jean-Michel Guillon. Et ils foisonnent ces nouveaux vignerons qui préfèrent la pioche à l’achat d’une Porsche !

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  3. A François Audouze :

    « Il faut vite aller acheter des hectares dans les Ardennes. Jackpot assuré dans un siècle en y faisant des madères et du porto 🙂 »

    Ne pas rire devant ce commentaire d’une lucidité biblique ! Qui aurait parié dans les années 70 que l’Angleterre serait capable de produire des effervescents capables de damer le pion à de nobles cuvées champenoises comme peut le faire NYETIMBER ? On vous dira tout sur cette propriété qui organise un atelier sur ses plus belles cuvées lors du prochain Villa d’Este Wine Symposium.

    Et mine de rien, plus que jamais, conseillons aux amateurs de se constituer une belle cave avec ces millésimes récents de toute beauté qui essaiment depuis l’an 2010 dans toute l’Europe. Les générations futures vous en seront particulièrement reconnaissantes ! Si, si ! C’est nettement mieux que le Livret A car, en cas de malheur, il s’agit de biens qu’on peut boire ! Et oui : faut penser à tout !

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  4. Bonjour
    L’équation est éminemment valable, il suffit de voir la courbe des prix de vente d’une bouteille de Château Grillet ou du Domaine d’Eugenie et la courbe des nouveaux milliardaires dans le monde notamment chinois…
    Comme le dit christophe Perrot Minot :  « le prix exact du vin est celui au dessus duquel il ne se vend pas »

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  5. Comme le dit Bernard Arnault (Clos des Lambrays) dans le JDD de ce jour : « Je ne sais pas si l’IPHONE existera dans 50 ans, mais le Clos des Lambrays sera toujours là ».
    Il est évident qu’à ce niveau de prix, la rentabilité financière classique en affaires n’est pas prioritaire… quand bien même, comme vous le dites, on voit l’envolée de Château Grillet.
    Si le Domaine de la Romanée-Conti était en vente (on en est très loin…) gageons qu’il y aurait immédiatement quelques milliardaires capables, en 24 H, de mettre sur la table un ou deux milliards sans état d’âme. On est là dans le secteur des oeuvres d’art comme peut l’être un Van Gogh, un Picasso, une Joconde !
    Et si ce que dit Christophe Perrot Minot est plus que sensé, je connais bien des propriétaires qui préfèrent garder en caves des millésimes non vendus plutôt que de baisser leurs prix. L’un d’eux m’a bien dit récemment qu’il peut tenir sans souci 5 millésimes en stock sans que cela ne pose un petit souci de trésorerie.
    Le monde du Grand Vin devient sujet de thèses à publier 🙂

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  6. Effectivement en totale relation avec le sujet de ce billet. J’aime particulièrement le commentaire de Monsieur Weill :
    « Le vin arrête la fulgurance du temps. En n’étant produit qu’une fois par an, le vin s’oppose aux objets fabriqués à la chaîne. » Alexis Weill, de Rothschild & Cie

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  7. Une autre considération à prendre en compte pour d’éventuelles transactions sur des Grands Crus est que Bercy saura trouver – Bercy ne manque jamais d’imagination – quelque règlementation pour limiter ces ventes de prestige à des nationaux de l’UE. Limiter ces ventes à seulement des français, ça ne passerait pas.
    Donc, quand on évoque des milliardaires possibles d’origine européenne, ceux dont le chiffre se compte en dizaines de milliards, on en a suffisamment pour que les prix continuent à grimper.
    Et mine de rien, le propriétaire du petit morceau du Clos des Lambrays (1/24ème) qui empêche Arnault de mettre l’étiquette « Monopole » (comme peut le faire le Clos de Tart) peut dormir sur ce capital inespéré. Bon : il faut quand même ajouter que Sylvain Pitiot a clairement porter aux nues ce Clos de Tart alors que pendant ces dernières décennies, le Clos des Lambrays était sensiblement en retrait par rapport à ce voisin.
    Dernier point qu’il faudra suivre : dans quelle mesure les millésimes  » Sylvain Pitiot  » vont connaître une explosion aux enchères. Ce sera un signe sur l’importance, en Bourgogne, des hommes derrière les vins.

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