Une session du GJE à la Présidence du Sénat en 2002, … et un projet…

Lors d’une session du GJE (Grand Jury Européen) en octobre 2002 où Didier Bureau avait particulièrement brillé alors qu’on soumettait aux membres du Jury des vins rouges de plusieurs régions, sans aucune indication, nous avions fait une intervention sur les vues du GJE quant au présent et au futur du vin européen.

En fait, en relisant ce texte, on peut constater certes quelques évolutions positives, mais plus que jamais il sera nécessaire de défendre les dimensions historiques et culturelles du vin européen qui a été – on se répète – une des pierres fondatrices de notre civilisation.

Pourquoi rappeler ainsi un vieux discours datant de plus de 15 ans ? Simplement pour relancer une idée qui est venue trop tôt, il y a quelques années : la création d’une :

FÉDÉRATION DES GRANDS CRUS EUROPEENS (FGCE)

FGCE.jpg

 

Quelle est l’idée majeure derrière ce projet ?

A un moment où les Institutions Européennes se noient dans une administration trop souvent coupée des réels enjeux de bien des secteurs économiques, il n’est que temps que ce soit à la base de promouvoir le futur à mettre en place. Plutôt que d’attendre de fonctionnaires ayant finalement peu de connaissances des réalités, des décrets et des lois trop souvent éloignés des réalités du terrain, gageons qu’une telle Fédération pourrait soumettre des projets à mettre en place tenant compte du concret.

Un seul exemple actuel : définir, au niveau européen, un concept cohérent de la notion de « bio ». C’est peut-être rêveur, mais que les débats et idées sur un tel sujet se fassent à la base, dans une Fédération où chaque pays producteur européen (Suisse incluse) présenterait sa vue des choses, ce pourrait être un « plus » où le concret aurait son mot à dire ?

Espérons que pour notre dixième anniversaire du VILLA D’ESTE WINE SYMPOSIUM, en novembre 2018, on pourra avancer sur ce projet d’une FGCE dont il faudra définir la forme juridique, la gestion, le contenu et les buts.

Voilà donc ce qu’on disait en 2002 :

ALLOCUTION AU SÉNAT – DINER DE GALA DU MARDI 29 OCTOBRE 2002

Monsieur le Vice-Président du Sénat
Messieurs les Sénateurs
Mesdames, Messieurs

Chers Amis du Grand Jury Européen

Le monde du vin français et européen est actuellement dans une phase de profondes modifications.
Face aux moyens colossaux mis en place par nos amis vignerons du nouveau monde, États-Unis, Australie, Amérique du Sud, Afrique du Sud, Nouvelle Zélande, qui s’embarrassent peu de législation contraignante et qui s’unissent largement en groupes puissants disposant de capitaux qui n’ont pas encore d’équivalent en Europe, la France et les autres pays européens doivent clarifier leurs positions.
Le Grand Jury Européen, comme beaucoup d’entre vous le savent déjà, est un organisme sans but lucratif, qui vit grâce à des partenaires généreux, ayant pour but d’offrir aux amateurs une opinion sur les grands vins qui se veut une alternative aux notes individuelles des critiques professionnels.
Nous nous sommes imposés des règles uniques, garantes d’une certaine objectivité, à savoir : des dégustations à l’aveugle, sous contrôle d’huissiers, et avec des vins que nous achetons sur le marché. Le Grand Jury se compose de plus de 30 Membres en provenance de 11 pays européens sans oublier nos Membres de Singapore, dont le docteur NK Yong ici présent.
Depuis 1996, nous avons eu maintes occasions de discuter entre nous et avec les producteurs sur la situation des vins européens face à la concurrence du nouveau monde.
Permettez moi de présenter ici ce soir, quelques réflexions sur ce sujet.

La France, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, la Grèce, la Hongrie et le Portugal ont mis en place des règle strictes de qualité à partir de l’exemple français des appellations d’origine, la fameuse AOC. Ces législations ont permis, jusqu’à présent, de défendre, promouvoir, aider les vins de terroir, ceux qui sont le fruit d’une culture remontant à l’âge romain et qui expriment un savoir-faire, un climat, un encépagement, une technique originale.
Ces législations sont des aides précieuses aux petites exploitations qui, grâce à elles, trouvent un marché d’amateurs toujours avides de nouveautés, de typicités.
Si cela a été largement positif pour des décennies, le monde vinicole sait aujourd’hui que c’est insuffisant. Il faut trouver de nouvelles méthodes pour toucher le vaste monde des amateurs de bons vins qui, pour de multiples raisons, cède trop facilement aux sirènes des vins techniques et a du mal à trouver son chemin dans des appellations et des noms compliqués, alors même que les circuits commerciaux modernes, la grande distribution, ne sont pas outillés pour proposer des vins dont les volumes de production modestes sont un handicap certain.
Que peut-on faire sur ce plan ?
On a beaucoup glosé ces derniers temps sur l’INAO : pas un journal, pas une revue en cette période des foires aux vins, qui ne pose des questions sur l’INAO, son fonctionnement, ses imperfections.
Son Président, ici présent, Monsieur Renou, le sait mieux que quiconque. On critique son organisme pour les montées en hiérarchie, au niveau des AOC, d’anciennes appellations VDQS (vins délimités de qualité supérieure), on critique son organisme pour le manque de contrôles sérieux sur les niveaux de rendements et sur les procédures d’agrément, etc. Recevoir l’AOC, c’est incontestablement pour une appellation VDQS un « plus » certain, apporteur de prix plus valorisants et apporteur d’une image « haut de gamme ». On ne peut pas ne pas louer ce souci de défendre des appellations modestes qui est à l’honneur de l’INAO.

Cependant, cette relative inflation a un effet pervers : l’AOC perd de son prestige, comme le baccalauréat quand on le compare à ce qu’il représentait il y a 30 ans. On ne peut nier ce fait.

Un début de solution peut être trouvé : la création d’une dénomination supérieure, à l’instar de nos amis italiens qui ont vite compris cet intérêt en créant la rigoureuse DOCG (dénomination d’origine contrôlée et garantie). Pourquoi ne pas créer une AOCG ? Pourquoi ne pas offrir aux appellations de prestige du vignoble français un échelon supplémentaire en imposant des règles plus rigoureuses, notamment sur les rendements et les méthodes de vinification (je pense ici aux multiples nouveautés techniques dont les fameuses machines à osmose inverse, dont l’utilisation permet tant de modifications ?).
Enfin, rêvons un peu : pourquoi ne pas proposer une uniformité dans cette nouvelle dénomination de prestige aux instances européennes : après tout, il faut bien que l’Europe Uni défende aussi sa culture, ses traditions, son savoir-faire dans ce monde passionnant du vin !
Cela devra s’accompagner d’un réel effort de communication. Par exemple, la publication d’un ouvrage explicatif sur les vignobles européens, à la portée des amateurs, en dehors des jargons trop techniques ; une vaste campagne d’explications via internet, ce support international par excellence et peu coûteux.
Monsieur Renou, votre tâche est difficile sinon ingrate : plutôt que de rester sur une défensive pas toujours productive et porteuse d’incompréhension, pourquoi l’INAO n’irait pas de l’avant en proposant un réel débat sur cette question d’une réévaluation de la hiérarchie des appellations françaises ?

Deux autres sujets font également surface actuellement.

La loi Evin

Cette loi très estimable en soi a porté un préjudice grave aux producteurs qui se voient fermer des outils de communication alors même que nos voisins ont bien plus de latitude pour promouvoir leurs beaux produits. Le vin n’est pas l’alcool. Le vin est de moins en moins cette boisson d’ivresse stupide à l’origine de tant de désastres. Le vin est un produit de notre culture la plus profonde, il est respecté des vrais amateurs. Il ne peut et ne doit pas être mis au niveau des alcools ou des drogues. Voilà un sujet de réflexion pour nos amis sénateurs qu’ils ont dû entendre bien souvent. Comme la société semble plus responsable à cet égard, peut-être est-ce le moment d’envisager une modification de cette loi.

L’autre sujet est également urgent : il faut modifier la loi de succession sur les propriétés viticoles. La méthode actuelle qui consiste, grosso modo à évaluer les terres plantées, sur la base des dernières transactions locales, est plus que pernicieuse : elle ne permet tout simplement pas aux héritiers de payer des droits de succession parfois énormes, les obligeant ainsi à vendre un patrimoine familial à des sociétés anonymes en quête de placements, comme des compagnies d’assurances ou des fonds étrangers.
Le docteur Reynaud, Président du Cercle Rive Droite de Bordeaux, va faire prochainement quelques propositions de modification de cette loi aux élus : gageons que ce sujet sera traité rapidement si on ne veut pas perdre tout un tissu économique qui valorise nos régions.

Voilà les quelques réflexions qui animent nos sessions du Grand Jury. Aujourd’hui, les dégustateurs du GJE ont recherché, dans les vins à l’aveugle qui ont été soumis à leur sagacité, sinon leur appellations et millésimes, au moins leur provenance régionale. Est-ce que les vins blancs et rouges dégustés ont exprimé suffisamment de typicité pour être reconnu par ces professionnels ?

Les résultats de cette double session seront publiés prochainement sur notre site internet.

Ce soir, outre les très grands vins classiques qui accompagneront notre dîner, n’hésitez pas à goûter les quelques vins d’autres régions qui sont présentés par des producteurs de référence, ici présents. On vous les proposera au cours de la soirée.

Qu’il me soit permis de remercier le Sénat, son Président Monsieur Christian Poncelet pris par un engagement auquel il n’a pu se soustraire pour être des nôtres.

Les sénateurs qui ont pu se joindre à nous alors même que leur programme de travail en ce moment ne leur laisse peu de loisirs et de temps libre :

Daniel Hoeffel (Alsace) – Vice-Président
Xavier Pintat (Aquitaine)
André Rouvière (Languedoc-Roussillon)
Jean-Paul Amoudry (Languedoc-Roussillon)
Paul Blanc (Sud-Ouest)
Henri De Richemont (Charentes)
Paul Natali (Haute-Corse)

Je remercie les producteurs présents dont les vins seront servis durant notre dîner. En pleine période de vinification, ils ont pu se dégager pour participer à cette soirée :
– Madame May Eliane de Lencquesaing, propriétaire du deuxième cru classé de pauillac, le château Pichon Comtesse de Lalande, un vin qui se classe régulièrement en tête de peloton des dégustations du GJE. Si, ne serait-ce que 10 % des grands producteurs bordelais avaient la même énergie que madame de Lencquesaing, voyageuse impénitente au service du grand vin, quelle autre dimension serait celle du bordelais !
– Monsieur Joseph Henriot, propriétaire de la maison Bouchard Père et Fils
– Le maître Sommelier François Wilhelm, directeur commercial de la maison Trimbach

C’est également pour nous un honneur d’avoir la présence de madame Eliane Lublin, qui nous interprète des airs célèbres, accompagnée au piano par Monsieur John Burdekin.

La passion est notre mot clé.

Le respect des terroirs est notre leit-motiv.

Chaque région produit des vins sublimes méritant l’attention des amateurs.

Que cette soirée soit placée sous le signe de l’amitié et de la convivialité !

françois mauss

QUELQUES PHOTOS DE CETTE SESSION À LA PRÉSIDENCE DU SÉNAT

Dîner.jpg

Le salon du dîner : au Sénat, la cuisine est une chose sérieuse 🙂

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Certainement la dégustation du GJE la plus difficile !

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Denis Mortet, May Eliane de Lencquesaing, Didier Bureau, Olivier Poussier, ma pomme et Philippe Bourguignon

Restons bien modeste et à notre place ! Un tel projet d’une FGCE (nom et logo déjà déposés) ne pourra exister que si des grands noms des vignobles européens adhèrent à cette idée. A nous de les convaincre car on est bien à une période où il faut revitaliser l’Union Européenne par la base et non par une Administration un chouilla sclérosée trop éloignée des réalités !

3 Comments

  1. Un mien ami m’informe que côté musique, si JS Bach, Verdi et Puccini restent mes sommets, dans mes moments de spleen, il est utile d’écouter les « badabay » suivants :

    C’est vrai, c’est plus que rapicotant !

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  2. Cher François,
    à la lecture de ce projet et de son acronyme, je dois bien avouer que la première question qui m’est venue est de savoir quelle pourrait être la composition de cette fédération.
    Si c’est un nouveau club fermé des vins reconnus par le marché, c’est dommage. Même si certains pensent que seul le marché est le reflet de ce qui est la qualité.
    Si je lis bien les principes de cette fédération tels que tu les énonces, il s’agit d’un regroupement de défense face au danger concurrentiel que représenterait le reste du monde.
    Je ne suis personnellement pas certain que ce soit un club de grands crus qu’il faille créer, mais bien un club des particularismes européens ; je te rejoins sur ce point ; le vin en Europe possède une dimension culturelle unique que l’on retrouve à mon avis plus dans les particularismes paysans forts différents : Du Tokaj au Barolo, mais aussi du Beaujolais jusqu’à Collio, de l’Etna jusqu’à Jasnières, de la Moselle à Jurançon : ce sont tous ces particularismes qu’il faut défendre (ils en ont besoin), mais c’est peut-être eux que tu voulais appeler Grands Crus : si c’est cela on est d’accord.

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  3. Bonjour Jérôme,

    Par définition, une Fédération doit être une entité où les conditions d’admission comme « membre » ne devront en aucune façon être sectaires. Par principe, n’importe quel Domaine viti-vinicole pourra y adhérer.
    Mais il faut au sommet une sorte de CONSEIL où chaque pays européen, Helvétie comprise, ait quelques représentants avec une cellule qui aura la charge de défendre les spécificités culturelles et historiques du Grand Vin européen face aux administrations de l’UE.
    Bien évidemment, ce n’est pas le petit Mauss dans son coin qui va gérer tout cela. Je souhaite lancer cette idée et si elle trouve un écho favorable, on aura probablement une sorte d’assemblée constituante donnant les grandes lignes d’actions à suivre et explicitant simplement les conditions d’admission.
    Il faut que cela aille un peu plus loin qu’un simple lobby : cela devrait être une sorte de garant qu’on reconnaisse que le vin n’est pas un simple produit économique comme une chaise ou un lit !
    On peut aussi envisager que cette Fédération préconise certaines règles de bonne conduite comme le fait – sans aller aussi loin – la norme HVE en France.
    Mais si cette idée intéresse quelques locomotives européennes, on peut espérer qu’elle verra le jour.

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