Une hiérarchie correcte des vins existe t’elle ?

L’Humeur de Michel Bettane dans le N° 8 de ENMAGNUM (€ 5,90 pour 130 pages) traite de « Grandeur et décadence des classements » dont on se permet de citer la phrase de conclusion :

« Seul le marché, qui associe tous les cas de figure possibles de production et de commercialisation, dans la plus grande diversité possible de goûts et d’opinions, devrait servir de base honorable à une hiérarchie entre les crus bordelais et donc  à une hiérarchie dans leurs prix de vente. »

Dès le départ pour ce genre de discussion pouvant largement alimenter une belle soirée de convives passionnés, on peut lister un nombre impressionnant d’arguments destinés à rejeter le concept même de hiérarchie en matière de vins. C’est une évidence et pourtant elle existe cette hiérarchie ! Reste à savoir si elle est justifiée ou pas.

Une hiérarchie de la valeur des vins ne peut être sérieuse.  Arguments :

1 : en matière de goût, chacun a son propre palais, ses propres préférences et donc, de facto, sa propre hiérarchie. Ce qui se lit alors ailleurs n’est que littérature pouvant éventuellement servir le spéculateur.

2 : il n’y a pas systématiquement de « grands » vins, mais seulement de grandes bouteilles, cette règle devenant une évidence avec le temps. Donc toute hiérarchie – laquelle par définition ne peut être que générale – , sera sérieusement contredite par les faits selon les critères sélectionnés.

3 : quand on énumère les facteurs à prendre en compte pour l’évaluation d’un vin, on doit a minima évoquer les éléments suivants :

  • oui ou non, le cru fait-il partie d’un classement historique ?
  • oui ou non, le cru a t’il une longue histoire reconnue mondialement ?
  • oui ou non, le cru est-il produit dans une quantité qui n’a rien de minimale ?
  • oui ou non, le cru bénéficie t’il d’une côte d’amour constante et élevée dans les ventes aux enchères ?
  • oui ou non, le cru obtient-il régulièrement les plus belles notes chez les meilleurs critiques ?
  • oui ou non, le cru a t’il des résultats incontestés dans les dégustations comparatives, à l’aveugle ou pas ?

Tous ces facteurs pouvant ou devant entrer dans l’évaluation qualitative d’un vin  doivent impérativement être associés aux prix constatés sur les marchés pour le situer dans une hiérarchie globale.

Finalement, oui : il existe une hiérarchie et elle est basée sur les prix constatés sur les divers marché mondiaux, millésime après millésime. Maintenant, il est immédiatement évident qu’en aucun cas cette hiérarchie puisse correspondre sans marge d’erreurs à la qualité intrinsèque du cru tant il est vrai, comme écrit en début de billet, que chacun a son goût et qu’il y a des modes qu’on accepte ou pas. On rejoint là, d’une autre façon, le point de vue final de Michel Bettane : le marché, pour imparfait qu’il puisse être, reste le critère acceptable de toute hiérarchie en matière de vins.

Ces nuances et contradictions étant écrites, impossible de jeter le bébé avec l’eau du bain. L’intellect ne peut pas être totalement séparé du gustatif. Donc, forcément, l’image qu’on peut avoir d’un vin à le simple lecture de son étiquette va lui conférer plus ou moins de points en sus de sa dégustation pure. Take it or leave it !

Que retenir des bases d’une telle discussion qui mériterait des pages et des pages d’argumentaire ?

1 : que les classements sont des notions pas vraiment parfaites – euphémisme – mais donnant quelques indications sur des réputations, justifiées ou non, pour les spéculateurs habitués aux ventes aux enchères.

2 : que chacun prenne conscience que les composantes de classement d’un vin ne peuvent pas ne pas tenir compte de l’importance de son étiquette, traduisant généralement une réputation, une longue histoire, un terroir ou climat adulé, un classement éventuel, une offre très limitée face à une demande nettement supérieure.

3 : ce qui veut dire qu’in fine, on ne peut aboutir au « shibumi » en matière de vin, qu’avec une longue pratique qui permet non seulement d’affiner son goût et ses préférences, mais surtout de ne point donner un rôle trop signifiant aux multiples éléments qui ne sont pas le résultat direct du travail du vigneron.

Bref :

Un Gringet de Belluard mérite autant de respect qu’un Montrachet mal élevé.

Belluard

Dominique Belluard : simplement un tout grand !

Un Haut-Carles vinifié avec amour mérite autant de respect qu’un Classé 1855 finalement loin de ce qu’il devrait donner. Si, si : ça arrive !

Ht Carles.jpg

Un gamay de Marionnet mérite autant de respect qu’un premier cru bourguignon fait avec paresse… et dieu sait qu’il y en a, fan de zou !

Marionnet.jpg

En photo du billet : un restaurant piémontais, La Ciau del Tornavento, à Treiso où chacun peut taster les « meilleurs » crus du monde entier… mais surtout dans un cadre de toute beauté avec une cuisine à damner St Pierre !

  • SHIBUMI : Lire, relire ce magnifique polar de Trevanian. Vous comprendrez alors parfaitement ce que cela peut signifier dans le contexte de ce billet.
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Shibumi

 

19 Comments

  1. Merci de pointer cet article vraiment intéressant. Je ne savais pas que Jacques Perrin était aussi reconnu sur le plan international. A noter qu’il se classe dans ce tableau comme le 2e dégustateur le plus consensuel, à l’exact opposé d’une Jancis Robinson dont le jugement s’écarte plus volontiers des standards.

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  2. N’ai pas lu l’article de M. Bettane dans lequel ce point est peut être expliqué, mais en lisant ton billet je ne peux m’empêcher de poser une question : c’est quoi le marché ? Le prix de la place de bordeaux pour du livrable même si personne n’achète ?
    Le prix propriété de sortie en primeur ? Même si ça ne représente qu’un faible pourcentage de la production proposé à la vente ou si ce n’est qu’un positionnement de marque sans acheteur ?
    Liv-ex dont les volumes échangés sont assez obscurs (et donc gros doute sur la représentativité de ces données) ?
    Idealwine ou les enchères ?
    Je trouve la notion de marché obscure et potentiellement assez facilement manipulable. Pas d’idée pour établir un vrai classement mais considérer que Troplong Mondot est meilleur que Canon parce que 25% plus cher est assez hasardeux et mérite effectivement comme tu le suggères quelques magnums de généreuse provenance pour alimenter une longue soirée de débats.
    Pas plus tard qu’hier je bataillais ferme dans une des plus grandes propriétés de Leognan sur la justification du prix de sortie. La réponse est sans équivoque : seul le positionnement tarifaire de la marque par rapport aux voisins et aux notes de dégustateurs compte. Grande marque = Grand Prix. Tristesse.

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  3. Encore là de solides arguments pour la validité ou non du prix du marché (à définir) comme base solide d’une hiérarchie des vins.
    Je rentre juste de Bourgogne où avec mes potes américains du GJE on a pu déguster les 2016 à la DRC, chez Rousseau, chez Mugnier et quelques blancs chez Coche-Dury (dont deux crus rouges Monthélie 2015 et Auxey-Duresses 1996 lesquels sont de pures merveilles : des beautés absolues !).
    Alors, après de telles dégustations chez des gens d’une générosité inouïe qu’aucun producteur bordelais (en dehors de mes 4 exceptions perso) ne peut comprendre – ça dépasserait son imagination – , entendre encore et encore que le prix de X se doit d’être supérieur au voisin Y, ça me fout le bourdon.

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  4. En fait, en étant brut de fonderie, on pourrait dire que si on accepte cette notion aléatoire de hiérarchie dans le monde du vin, il s’agit avant tout d’une hiérarchie des étiquettes, le contenu pouvant être excellent (encore heureux) mais sans que cela soit le critère essentiel, majoritaire pour la position du vin dans cette hiérarchie.
    On ne peut pas imaginer un cru restant en haut du classement mais qui serait régulièrement loin de l’excellence attendue à ce niveau.
    Mais bon : plus on réfléchit à la chose, plus il s’agit d’un truc pour les spéculateurs. Nous, on est des buveurs 🙂

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  5. « Un Gringet de Belluard mérite autant de respect qu’un Montrachet mal élevé. » « Un Haut-Carles vinifié avec amour mérite autant de respect qu’un Classé 1855 finalement loin de ce qu’il devrait donner. » « Un gamay de Marionnet mérite autant de respect qu’un premier cru bourguignon fait avec paresse…  »

    C’est de l’humour? Ca me semble bien maladroit comme formulation en tout cas.
    Par ailleurs, doit-on accorder du respect à un 1er cru bourguignon fait avec paresse (et vendu bien éveillé par contre)?

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  6. Non point de l’humour mais mes petites colères régulières sur le différentiel entre ceux qui, moins connus, font pourtant et souvent mieux que bien et ceux qui ont eu la cuillère d’argent à la naissance et qui parfois se laissent aller. Les 20 ans du GJE ont montré à quel point l’aveugle peut offrir d’autres perspectives sur le monde du Grand Vin.

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  7. Le marché, c’est simplement l’ensemble de toutes les transactions commerciales sur un produit, de sa naissance à sa disparition, sur l’ensemble des marchés. Un cru peut partir avec de l’avance mais sur trente ans il n’est pas sûr qu’il la garde si le public n’en n’est pas persuadé. Bien sûr on peut le manipuler, les spéculateurs sont passés maîtres à préserver leurs spéculations , le luxe et ses codes hélas le permettent, les quantités disponible jouent leur rôle mais nul n’est obligé d’accepter un prix injustifié. Il y a tant de beaux produits qu’il faudrait être singulièrement idiot (ou prodigieusement riche) pour boire ce que l’on n’aime pas ou que l’on juge surfait. MB

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  8. Tout est question d’apprentissage : comment se débarrasser des ukases marketing, des « on dit » savamment distillés.
    Mais sans oublier – un de nos leit-motiv – que le goût s’apprend auprès de Maîtres et de Vignerons honnêtes. Si, si : ils existent… et on les cite régulièrement 🙂

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  9. L’idée même que le marché soit le plus fidèle traducteur d’une prétendue hiérarchie n’est q’un argument visant à légitimer des positions et des choix dont Wine Lister est le pignon sur rue, d’une part et est très révélateur d’un mode de pensée dont nous verrons bien s’il devient désuet, d’autre part.
    Je viens de déguster quelques Rieslings Grand cru d’une maison très respectable et d’ailleurs respectée, reconnue par le marché. Je peux attester que le marché se trompe pour ce qui concerne cette délicieuse Roussette du Bugey qui matche réellement en leur juste milieu. Déjà le marché se trompe au regard de la qualité des ces rieslings en regard de vins qu’il plébiscite, bien plus chers et bien moins qualitatifs (pour autant que l’on puisse les comparer). Des exemples comme celui-ci, j’en ai à foison et MB également. Il y a des vins dont le marché ne veut pas ou pas encore est c’est tant mieux pour les amateurs. JP

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  10. En fait, Jérôme, je crois de plus en plus que cette notion de marché appliquée au monde du vin n’existe – et de façon effectivement passablement aléatoire – que pour une catégorie de spéculateurs réguliers.
    Un peu comme en matière d’art : si Pinault ou Arnault achète telle ou telle oeuvre de tel « artiste » contemporain, sûr que ce bonhomme voit sa cote grimper.
    Exemple en vin : Bouygues rachète Rougeard, et hop, plein de gogos y vont à plein portefeuille garni… alors même, soyons juste, qu’à partir du prix actuel de Rougeard, on trouve de réelle beautés ailleurs à moins cher.
    Mais bon, c’est la vie et rien n’est plus triste pour un amateur que de parler du prix de la bouteille qu’il offre à ses convives.
    Laissons aux zeuzillons la joie simple du profit et disons net entre nous pourquoi un Jean-Michel Guillon ou un Claude Dugat sont capables de nous tirer des larmes 🙂

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  11. Ce Perez ne veut toujours pas admettre c’est que le marché c’est lui, enfin lui et les autres, moi, (oui j’achète mon vin et je refuse des prix injustifiés ) , toi, le jeune smicard qui a envie de boire bon et forcément pas cher comme le milliardaire intelligent ou bête et que c’est cet ensemble qui définit vraiment et sainement les hiérarchies. S’il fallait qu’elles ne respectent que son point de vue parce qu’il serait plus honnête et mieux informé on serait mal………MB

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  12. Trop aimable !
    (c’est plaisant de se retrouver ici pour autre chose que se chercher des poux dans la tête avec Jacky Rigaud (quand bien même j’ai traîtreusement profité de ce billet pour rappeler que je ne partage pas son dogme de la prééminence historique du « toucher de bouche » sur l’aromatique, ce truc secondaire qui importe et importait si peu)
    Bref : merci de ce partage

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  13. Le sacré Jacky, il sait depuis des lustres que j’attends qu’il me démontre, verre en mains, ce que c’est cette histoire de gourmet. Pas facile.
    En fait, je crois que mon état de connaissance et mes capacités extrêmement limitées ès dégustations font que je n’atteindrai jamais ce nirvana des cognoscenti.
    Pas grave : tant que je bois du Rousseau, du Mugnier ou de la DRC, du Bouland ou du Burgaud, du Belluard ou du Marionnet, cela me satisfait pleinement !
    Pour ce qui concerne ce procès contre Vatelot, il est évident – comme c’est le cas en politique depuis quelques mois – qu’il y a la force indiscutable des textes de lois, mais avec la force sourde et vivace de ce qu’on appelle la « morale » des affaires que ne peut prendre en compte le corps judiciaire.
    Sous cet aspect, plutôt ne pas aller en appel.

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